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De la chimie

Comprendre pourquoi il est si important, en nos temps de mutation paradigmatique, de s'intéresser à l'hermétisme et à l'alchimisme pour essayer de comprendre l'autre regard que l'on peut porter sur le Réel ... tel qu'il nous entoure et nous constitue.

On prétend habituellement que la chimie qui est scientifique, a succédé à l'alchimie qui, elle, était préscientifique. Par là, on entend que les méthodes de la recherche en chimie sont conformes à la méthodologie scientifique c'est-à-dire constituée, dans l'ordre :

-    d'une étude expérimentale et instrumentale, analytique et quantitative, de l'objet,
-    de la formulation (intuitive) d'hypothèses théoriques censées rendre compte des observations réalisées,
-    d'un calcul de prédictions inédites concernant l'objet à partir de cette théorie,
-    de la conception d'une expérience de validation de ces prédictions,
-    de la menée à bien, reproductible, de cette expérience de validation afin d'obtenir d'incontestables valeurs mesurées,
-    et de la comparaison finale précise entre ces résultats mesurés et les prédictions calculées.

Si cette comparaison aboutit à une quasi égalité entre prédiction et mesure, on pourra conclure que les hypothèses théoriques formulées pour rendre compte de l'observation de l'objet sont, jusqu'à preuve du contraire, validées.
Si le modèle théorique ainsi construit devait fournir d'autres prédictions qui, elles, viendraient à ne pas être confirmées par l'expérimentation, alors il serait impérieux de rejeter, à regret sans doute, ledit modèle qu'il faudrait jugé faux. A charge des chercheurs, alors, de construire un autre modèle théorique plus chanceux.
Cette démarche dite classiquement scientifique, est assez largement battue en brèche, aujourd'hui dès lors que l'on s'occupe de l'infiniment grand et de l'infiniment petit qui, tous deux, relèvent, de plus en plus, de l'inexpérimentable. Mais ceci est une autre histoire ...

Puisque la chimie s'occupe de décrire et de comprendre les matériaux qui constituent notre monde mésoscopique, elle relève des champs expérimentables et la méthodologie scientifique s'applique bien à elle. Du moins en apparence ... Car deux obstacles, souvent tus, rendent cette vision scientifiquement correcte assez discutable.

Le premier obstacle vient du paradigme scientifique dominant lui-même qui voit l'univers comme un assemblage de briques élémentaires unis par des forces élémentaires selon des lois élémentaires. Ce paradigme est celui de l'atomisme matérialiste ; nous y reviendrons très en détail car c'est sur lui, essentiellement, que repose le différend entre chimie et alchimie. Tout est-il assemblage ?

Le second obstacle naît de l'approche essentiellement quantitative qui a fait la gloire des Lavoisier et autres Avogadro. Tout est-il quantifiable ?

A ces deux questions, la chimie moderne répond : oui ! Et l'alchimie philosophique répond : non !

Une brève histoire de l'étude de la matière.


Depuis les premiers philosophes ioniens qui vivaient sur la côte ouest de l'actuelle Turquie d'Asie, la matière intrigue. Qu'est-ce que la matière ? D'où vient l'incroyable diversité des matériaux qui composent notre monde et qui s'offrent à nos sens avec des caractéristiques si différentes et variées ?
La première réponse donnée fut celle de ces philosophes ioniens : tous les matériaux du monde sont des formes différentes d'une seule et même substance universelle, plus ou moins concentrée ou diluée, plus ou moins gazeuse, liquide ou solide selon leur degré de compaction.
Ceci étant posé, la seule question vraiment essentielle, dans ce paradigme moniste, était de définir cette substance unique et universelle, capable de prendre de si nombreuses formes - pour le plus grand enchantement de nos sens.
Thalès, le premier, trancha pour l'Eau. Son disciple Anaximène préféra l'Air. Héraclite d'Ephèse opta pour le Feu.  Eau, Air et Feu sont à prendre ici dans un sens plus symbolique que chimique : ils symbolisent des caractéristiques, des modalités, des comportements, des potentialités bien plus que des matières au sens moderne de ce mot.
L'aventure intellectuelle de définition de la substance primordiale (que l'alchimie appellera la materia prima) ne s'arrêta pas à ces symboles "matériels" ; elle chercha plus haut, plus abstrait. Ainsi, Anaximandre pencha pour l'Apeïron (l'Indéterminé, l'In-fini proche de l'Eyn-Sof de la Kabbale juive, nous aurons l'occasion d'y revenir) alors qu'Anaxagore jetait son dévolu sur le Noûs (l'Intelligence) et que Xénophon posait l'Un.
Encore une fois, ces mots sont à prendre dans un sens symbolique : ce sont les attributs ainsi désignés qui importent, plus que le concept lui-même. Quand Anaxagore parle de l'Intelligence cosmique, il fonde une approche spiritualiste de l'univers et fait, de la matière et de tous les matériaux, des productions, des inventions - des Idées, dirait Platon - secrétées par cette Intelligence en marche ; l'Intelligence, alors, indique une force créatrice immatérielle antérieure à toute matière.

La grande question posée qui battait au cœur de la pensée grecque, était celle du passage de l'Unique (la substance primordiale unique au cœur de ces visions monistes) au Multiple (l'immense diversité de matériaux offerts à nos sens et à notre expérience quotidienne).
Les philosophes ioniens dont nous venons de parler, expliquaient ce passage par la forme : l'eau de l'océan est unique, mais elle engendre une infinité de vagues toutes différentes. CQFD.
De plus, ces vagues sont changeantes et mouvantes, et suivent des cycles de vie comme tout ce qui existe dans ce monde. Le modèle était donc acceptable.

Il aurait pu l'être, mais cela aurait été sans compter sur l'autre école philosophique, celle des éléates, dans le sud de l'actuelle Italie, qui, elle, posait une tout autre question : comment fonder de la stabilité vraie derrière l'apparente impermanence de tout ce qui peuple l'univers ?
Cette question partait d'un double constat. Le premier : tout ce qui existe, se meut, se transforme, se meurt. Le second : cette impermanence universelle n'est pas compatible avec l'exigence de solidité, de stabilité et de permanence que l'esprit attend d'une conception complète et sérieuse du monde. Ainsi se posa la question de l'Être immuable qui devait, nécessairement, se cacher derrières les mouvements et accidents, derrière l'éphémère et de la changeant propres au mode des apparences.
Parménide d'Elée trancha : seul l'Être immuable est et tout ce qui paraît muable est illusion. Son disciple zélé Zénon s'escrima, d'ailleurs, à "prouver", à l'aide des paradoxes fameux de la course d'Achille (ou Hercule) avec une tortue, ou de la course d'une flèche visant un canard (ou autre oiseau à chasser), que le mouvement est une illusion et qu'en fait, Achille ne rattrape jamais la tortue.
L'Être seul est et il est immuable. Soit. Mais il est difficile d'accepter que tout ce que chacun vit à longueur de vie et qui n'est que mouvement, changement, transformations et mutations, n'est qu'illusion. Cela fait beaucoup d'illusions à faire avaler pour établir un principe métaphysique somme toute assez arbitraire : pourquoi donc faudrait-il de l'immuable pour "expliquer" le réel ?
Empédocle d'Agrigente tenta une sortie : et si le monde n'était pas constitué d'une seule substance, mais de quatre substances immuables (l'Air, l'Eau, la Terre et le Feu) qui, ensemble, constituerait l'Être ... Empédocle finit par se suicider en se jetant dans la lave de l'Etna après avoir laissé ses sandales au bord du cratère.

On conçoit assez vite que la vision ionienne (une substance unique, infiniment créatrice et malléable) et la vision éléate (l'Être immuable comme seule réalité) était largement incompatibles. Et c'est là, sans qu'ils n'en sachent rien, que les abdéritains vont créer le concept au fondement de la chimie moderne : l'atome (a-tomos : le sans partie, l'insécable).
Le raisonnement est subtil : puisqu'il faut de l'Être immuable, mais que le réel n'est que transformations et variations, il faut inverser le regard et poser que l'Être est dans les composants ultimes de tout, mais que ces composants peuvent se combiner entre d'une infinité de façons. Voilà donc l'atome : une brique élémentaire immuable (aux yeux des philosophes abdéritains que l'on (re)connaîtra ensuite comme fondateur de l'école atomiste) capable de combinaisons infinies.
Ainsi semblait se résoudre l'équation impossible exigeant, à la fois, de l'immuable et de la transformation, et assumant la multiplicité telle qu'elle s'exprime dans le monde réel.
Mais il y avait un prix exorbitant à payer pour sceller ce tour de passe-passe atomiste : l'abandon des visions monistes du monde.
Le monde devenait une vaste combinaison d'une infinité de composants ultimes et immuables.
C'est à Leucippe et à son disciple Démocrite que l'on doit cette habile pirouette métaphysique. Elle fut ensuite développée par Epicure et reprise par Platon, avant d'être poétisée dans un très long et très beau poème intitulé De Natura Rerum ("De la nature des choses") par le latin Lucrèce.

Pour le dire d'un mot : l'Un et l'Être sont incompatibles et l'occident choisit l'Être et délaissa l'Un. Dans la tête des hommes d'ici (et à l'inverse des hommes d'Inde ou de Chine) le monde devint donc un assemblage d'atomes réputés immuables puisque possédant l'Être.
Seuls les atomes possède l'Être ; leurs multiples combinaisons sont évanescentes et ne possède donc pas un Être immuable.
A l'orée du 20ème siècle, on se rendit compte, par la découverte de la radioactivité et de la fission nucléaire, que les atomes n'étaient pas si immuables que cela, qu'ils n'étaient pas des a-tomos, des sans-parties. Qu'à cela ne tienne, cassons les faux atomes apparents (ceux de la chimie) et nous finirons bien par trouver les vrais "atomes", les vraies briques élémentaires constitutives de tout ce qui existe. C'est là la genèse de toute la physique des "particules élémentaires" qui a passionné tout le 20ème siècle et qui semble, aujourd'hui, dans une impasse inextricable. Mais n'anticipons pas.

Platon avait donné, aux atomes, une forme géométrique, inspirée de son maître Pythagore. Il avait réalisé la synthèse entre Empédocle et Démocrite. De Pythagore, il avait retenu que le modèle idéel et idéal de tout ce qui existe, était les nombres de l'arithmétique et les figures de la géométrie. D'Empédocle, il avait retenu les quatre éléments. De Démocrite, il avait retenu les atomes. Il décréta, donc, qu'il y avait quatre catégories d'atomes immuables dont chacune était caractérisée par une forme géométrique précise : celle des quatre polyèdres réguliers (tétraèdre, cube, hexaèdre, icosaèdre) ... et puisque les pythagoriciens avaient démontré qu'il y avait cinq (et non quatre) polyèdres réguliers, il décréta qu'en plus des quatre éléments connus d'Empédocle, il y avait aussi l'éther (dont la forme devait être dodécaédrique) pour faire bonne figure et permettre à tout notre petit monde atomistique de se combiner allègrement.
La chimie aurait pu naître. Il aurait suffi d'étudier et de reproduire les combinaisons d'atomes qui constituaient tous ces matériaux offerts par la Nature. Il n'en fut rien : les arts pratiques n'intéressaient guère les penseurs grecs et leurs continuateurs romains.

Une longue hibernation


C'est ailleurs et sur d'autres bases que l'alchimie vint au monde, dans les fioles d'une parfumeuse, maîtresse des alambics et des distillats, Marie-la-Juive, à Alexandrie, vers le 4ème  ou 3éme siècles avant l'ère vulgaire. Nous y reviendrons aussi ...
La chimie resta donc, durant de longs siècles, en hibernation. L'alchimie européenne, en revanche, se développa seulement au Moyen-âge, mais sur une autre base paradigmatique que celle de la vision atomistique.
Celle-ci commença de ressusciter après la Renaissance, dans les creusets des "faiseurs d'or et de poisons", bien loin des méditations des philosophes alchimistes qui continuèrent leur chemin jusqu'à nos jours, en marge du développement des sciences modernes et mécaniques dont relève la chimie.
Celle-ci naquit vraiment au cours du 18ème siècle lorsque le triomphe de la mécanique de Galilée et Newton gagna peu à peu tous les domaines de l'activité et de la pensée humaine. On voulut tout mécaniser. Et la matière n'échappa pas à ce mouvement. Galilée avait posé un nouveau paradigme - largement motivé par la peur des foudres inquisitoriales et papales : il n'est de science que quantitative. Ne relève de la science que ce qui peut être mesuré. On commença donc à tout mesurer. On voulut aussi mesurer les atomes. En taille, en poids, en nombre.
Ce fut l'œuvre des Avogadro (le nombre de molécules de gaz dans un volume donné) et Lavoisier (la masse et le poids moléculaires).

Et c'est alors qu'apparut une brèche immense dans la "physique" idéaliste de Platon : rien ne tombait juste !
Depuis Lavoisier, on était devenu capable de mesurer le poids moléculaires des combinats d'atomes. Mais ces poids ou masses ne s'additionnaient pas simplement. Le poids moléculaires de l'eau H20 n'était pas exactement le résultat de l'addition du double du poids moléculaire de l'atome d'hydrogène et du poids moléculaire de l'atome d'oxygène.
De plus, si l'on se prenait à classer les divers atomes par ordre de poids atomiques croissants, on verrait immédiatement deux choses.
La première est que tous ces poids atomiques ne sont pas dans des rapports entiers entre eux. La seconde est que, si l'on donne, dans cette série, un numéro d'ordre à chaque atome en commençant par donner le 1 à l'hydrogène (le plus léger), le 2 à l'hélium, le 8 à l'oxygène, le 16 au soufre, et ainsi de suite, on s'aperçoit assez vite que le poids atomiques est approximativement le double de ce numéro d'ordre, sauf pour l'hydrogène (qui porte le numéro 1 et a un poids atomique de 1,00794) et sauf pour les atomes plus lourds que le calcium où le poids atomique commence alors à croître bien plus vite que le double du numéro d'ordre.
Diantre, rien ne tombe juste ! Il semble que les lois simples de l'addition arithmétique laissent les atomes atones, indifférents. Pourquoi ?

De plus, la confusion régnait entre divers concepts. Avogadro, par exemple, fut le premier à faire la distinction cruciale entre la molécule (un assemblage d'atomes) et l'atome. Plus précisément, il parla de molécules simples (les atomes) et de molécules composées (les molécules). Et les méthodes analytiques purent alors faire merveille.
Il fallut encore expliquer pourquoi les atomes se combinaient en molécules : quelle était donc cette mystérieuse force qui faisait que certains atomes se réunissaient en molécules, mais pas d'autres. Toutes les combinaisons d'atomes n'étaient pas possibles. Certaines étaient stables, d'autre pas, d'autres encore étaient impossibles. Pourquoi ?

Enfin, autre paradoxe, si l'on fait réagir entre eux trois atomes, il en résulte, le plus souvent, plusieurs combinaisons possibles. Le sacro-saint principe de causalité stricte : à même cause, même effet, volait en éclats. Ainsi, en faisant se combiner de l'hydrogène, de l'oxygène et du soufre, on pourrait obtenir, entre autres, deux acides lourds différents (sulfureux H2SO3 et sulfurique H2SO4) et un gaz pestilentiel (H2S). Tout cela ne fait pas sérieux dans un monde intellectuel où le mécanicisme triomphait et où il n'y avait plus de place pour les fantaisies ou indécisions de ce genre. On dirait que les atomes s'amusent à se combiner entre eux selon leur humeur. Pourquoi ?

Le tableau périodique


Du fait de ces paradoxes multiples, la chimie resta longtemps cantonnée au rang de science empirique : il ne semblait pas y avoir là de "grandes lois" mais seulement des "recettes de cuisine".
Une grande réussite, cependant, vint de Russie avec le classement périodique de Mendeleïev.
Les 92 atomes différents que l'on avait réussi à trouver dans la Nature, étaient faciles à classer par ordre croissant de poids atomique, comme nous l'avions fait plus haut.
Mais, ce classement unidimensionnel fut complété par une seconde dimension de classement. afin de former la matrice que nous connaissons encore aujourd'hui.

Cette seconde dimension de la matrice des atomes naît d'un constat simple : les atomes ne réagissent pas entre eux avec la même virulence. Il est des réactions qui ne se font pas, d'autres qui se déroulent mollement et d'autres qui sont carrément explosives. Pourquoi ?

Dès 1866, un chimiste anglais, John Newlands, avait déjà remarqué ce qu'il avait appelé la "loi des octaves" qui stipulait que la réactivité des atomes suivait un cycle de huit le long du classement des atomes par poids atomique.
Ainsi, on pouvait écrire :

Li     Be     B     C     N     O     F     Ne
Na     Mg     Al    Si    P    S    Cl    Ar
        K    Ca

Le lithium avait même réactivité que le sodium. Le béryllium, la même que le magnésium, mais moindre que le lithium ou le sodium … et ainsi de suite jusqu'à des atomes sans aucune réactivité dont le néon et l'argon.
Mais cette belle ordonnance ne "collait ni avec les atomes plus léger que le lithium (l'hydrogène aussi réactif que le sodium et l'hélium aussi neutre que le néon), ni avec les atomes plus lourds que le calcium … Entre le potassium et le krypton (l'atome neutre suivant) il y a 16 atomes et non pas huit. Pourquoi ?
Et ce cycle de seize se répète avec les poids atomiques croissants, non seulement du potassium au krypton, mais aussi du rubidium au xénon.
Ensuite, en suivant la litanie des atomes classés par poids croissants, la cyclicité dérape à nouveau : entre césium et radon (du fait de la famille des lanthanides), et après le francium (du fait de la famille des actinides), il y a trente atomes et non plus seize.
Newlands s'était donc trompé, mais la graine était semée. Elle germa dans le cerveau de Dmitri Mendeleïev pour aboutir à la première présentation de son modèle devant l'Académie russe en 1869.
L'idée centrale de ce modèle était celle de "valence" bien connue de toutes les apprentis chimistes et chimistes d'aujourd'hui. Cette idée de valence chimique naquit du constat que tous les oxydes ont une formule moléculaire du type X2On et tous les hydrures, une formule moléculaire du type XHm. Au font, il s'est agi de créer une échelle de réactivité des atomes avec, d'une part, l'hydrogène (devenant l'étalon réducteur) et avec l'oxygène (devenant l'étalon oxydant).
On aboutit ainsi au constat que, dans le suite classée par masse atomique :

Li     Be     B     C     N     O     F     Ne

… on pouvait adjoindre une valence qui mesure la réactivité de chacun avec l'hydrogène et/ou l'oxygène, à savoir :

        +1    +2    +3    +4/-4    -3    -2    -1    0

Les valences positives sont avides d'oxygène ; les valences négatives sont avides d'hydrogène.
Et cela se répète, de ligne à ligne, mais pas de la manière simpliste et linéaire imaginée par Newlands.
Pour être juste, il faut reconnaître que par la suite, le choses réelles se présentèrent de façon bien plus complexes que Mendeleïev ne se l'était imaginé, mais qu'importe : un pas de géant venait d'être franchi, on comprenait mieux pourquoi certaines réactions étaient impossibles (entre atomes ayant valences de même amplitude et de même signe), pourquoi certaines étaient explosives (entre atomes de valences extrêmes comme +1 et -1) et pourquoi certaines étaient plus molles (valences autour de 4). Et pourquoi certains atomes étaient totalement atones : ceux de valence nulle : les gaz rares.

La chimie n'en resta pas là. Bientôt, via la notion de potentiels d'oxydoréduction, le modèle s'affina et l'on put mesurer avec grande précision la réactivité de chaque couple d'atomes ou de molécules et ainsi, voir se dessiner une carte de la matière comme formée de 92 atomes différents (le dernier atome naturel est l'uranium, le numéro 92 du classement) et que ces atomes ont, entre eux, des affinités ou des répulsions chimiques que l'on peut mesurer et qui permettent de prédire le résultat le plus probable d'une réaction entre plusieurs réactifs.

Le mariage de la chimie avec l'électricité


Depuis le 2 mai 1800, des scientifiques anglais avaient découvert, sans le comprendre et sans le nommer ainsi, le phénomène d'électrolyse de l'eau grâce à une différence de potentiel électrique entre deux électrodes plongées dans une solution.
La première électrolyse, réalisée, donc, le 2 mai 1800 par Nicholson et Carlisle, réussit à casser des molécules d'eau en oxygène, d'un côté, et d'hydrogène, de l'autre.
Depuis, la maîtrise croissante de ces processus électrolytiques permit, par exemple, de déposer un tain sur le verre d'un miroir ou de "coller" une très mince pellicule d'or sur une plaque de cuivre ou de fer.

C'est le fabuleux Michael Faraday, ancien assistant de Humphry Davy, qui approfondit la compréhension des mécanismes d'électrolyse. Dès 1833, il enrichit le vocabulaire scientifique avec ces mots aujourd'hui banals : électrode, cathode (électrode négative), anode (électrode positive) et ion, cation (ion positif qui s'agglutine à la cathode, donc), anion (ion négatif qui s'agglutine à l'anode).
Mais Faraday et les autres de son époque, n'avaient pas encore la moindre idée de ce qu'est un courant électrique, de ce qui fait la différence entre un atome électriquement neutre et un ion électriquement chargé, de pourquoi certains ions sont positifs et d'autres négatifs.
Bref : il faudra attendre la découverte de cette infime particule élémentaire nommée "électron" pour que tout cela se mette en place et que la chimie prenne sa place dans l'édifice de la physique en tant que physique de l'électron.

Le concept d'électron germa dans la tête du biologiste anglais Richard Laming dès 1838 (donc pas si longtemps après les travaux d'électrochimie de Faraday). Mais ce fut Joseph John Thompson qui identifia positivement l'électron proprement dit.
L'idée était simple : puisque la matière était constituée d'atomes, et puisque la matière est une des manifestations de la Nature, il semblait légitime, par analogie, de penser que les autres manifestations naturelles comme l'électricité ou la chaleur, fussent également constituées d'atomes mais électriques ou caloriques, cette fois, et non matériels.
Pour la chaleur, cette jolie analogie fit faux bond. Mais pour l'électricité, elle fit merveille puisque Thompson (prix Nobel de physique en 1908) put expérimentalement prouver que tout phénomène électrique révélait toujours un grand nombre entiers d'une entité que l'on pouvait identifier à un "atome" électrique élémentaire indivisible : l'électron.

L'atome moderne


Comprenons bien qu'à cette époque, nul n'imaginait qu'un atome puisse avoir une structure interne.
La vision de l'atome à image "planétaire" fut l'œuvre du physicien et chimiste néozélandais Ernest Rutherford (prix Nobel de chimie en 1908, lui aussi), élève de … J. J. Thompson, comme par hasard.
Cet atome se révéla être constitué d'un noyau central (découvert par Ernest Rutherford en 1911) composé de protons chargés positivement et de neutrons (découverts par James Chadwick en 1932 - Chadwick était l'assistant de Rutherford qui avait émis l'idée de l'existence d'un neutron dès 1920), entouré d'un nuage d'électrons chargés négativement.
Vers 1896, le physicien français Henri Becquerel découvre la radioactivité de l'uranium.
En 1902, Rutherford découvre la fission nucléaire en étudiant la désintégration du thorium. C'en est fait de l'idée d'atome réellement a-tome.

Mais l'aventure de la chimie ne s'arrête pas là.
L'essor du formalisme quantique et des concepts qui y sont liés, permit de comprendre toute molécule, sa structure et son fonctionnement avec des nuages électroniques autour d'une goutte nucléique.
On comprit surtout les règles d'appariement des atomes entre eux, tant dans les molécules que dans les cristaux.
L'idée en est lumineusement simple : les "couches" électroniques autour du noyau se remplissent d'électrons, comme un à un, jusqu'à ce que le nombre des électrons soit égal au nombre des protons du noyau, de façon que le tout soit électriquement neutre.
Or, Wolfgang Pauli découvrit, par des voies théoriques, que deux électrons ne pouvaient jamais être dans le même état quantique au sein d'un même atome. C'est le fameux principe d'exclusion. Chaque couche électronique est constituée un feuilletage de sous-couches sur chacune desquelles ne peuvent tenir que deux électrons de spin contraire.
Lorsque l'atome a fait le plein d'électrons et qu'il est enfin électriquement neutre, il appert que dans la dernière couche, des sous-couches ne sont pas pleines. Et elles détestent cela. Tout le jeu, alors, consiste à trouver, alentour, des atomes d'une autre espèce avec lesquels la mise en commun des électrons solitaires permettrait la complétude des sous-couches orphelines.
Voila tout le secret de la chimie : la mise en commun d'électrons périphériques de manière à satisfaire deux besoins contradictoires : celui d'être électriquement neutre, et celui d'avoir des couches électroniques pleines.

Un autre éclairage fit le jour sur d'autres pans de la chimie de la matière : celui de la dynamique chimique. Au départ, il y a des réactifs. A la fin, il y a des produits composés. Mais entre ces deux stades, l'un initial et l'autre final, comment les choses se passent-elles ? Comment se déroule le processus de la réaction ? Quelles sont les vitesses des réactions ? Le plus souvent, si A et B donnent C, la réaction inverse se passe aussi et C se décompose en A et B. On comprend, dès lors, que, dans ce va-et-vient chimique, c'est celle des deux réactions inverses qui sera la plus rapide qui, finalement, remportera la course.
Dès 1950, deux russes, Beloussov et Jabotinski, parvinrent même à montrer une dynamique chimique oscillante où, à peine la réaction "aller" se termine sur une solution uniformément bleues, la réaction "retour", son inverse, se met en branle jusqu'à donner une solution uniformément rouge, qui, aussitôt, repart dans l'autre sens ... et ainsi de suite.
Mon mentor, Ilya Prigogine (prix Nobel de chimie en 1977), a montré que l'on avait affaire là à une structure dissipative, une auto-organisation cyclique dans le temps qui relève d'une autre physique, non classique : la physique de la complexité.

Retenons ce résultat crucial, obtenu dès 1902 par Rutherford : l'atome n'est pas un a-tome !
La vieille idée née chez Leucippe s'effondre ! Est-ce donc la fin de l'atomisme ? Que nenni, qu'à cela ne tienne, si l'atome des chimistes n'est pas un a-tome, c'est donc que, dans l'atome des chimistes, il y a des composants plus petits qui, eux, sont les vrais a-tomes. Ainsi commence l'aventure de la quête des particules élémentaires, vraiment particules et vraiment élémentaires, donc vraiment a-tomes. On sait, à présent, que cette quête est vaine, qu'il n'y a pas de "particules élémentaires ultimes" et que le monde subnucléaire est un chaos quantique indescriptible en termes d'a-tomes.
Il n'y a pas d'Être dans la Nature ; il n'y a là que du Devenir !

Rupture


Et c'est ce que les alchimistes avaient compris depuis toujours …! Nous allons le découvrir.
Concluons ce chapitre qui fut un long détour par la chimie et son histoire, en en tirant la leçon essentielle : cette chimie ressortit tout entière d'une vision mécaniste de l'univers considéré comme un assemblage de briques élémentaires (les a-tomes) unis par des forces élémentaires (les potentiels d'oxydoréduction eux-mêmes liés aux propriétés électromagnétiques et quantiques des électrons qui entourent le noyau atomique) selon des lois élémentaires (l'équation de Schrödinger, dérivée de la formulation lagrangienne des équations du mouvement, appliquée à l'atome d'hydrogène, donne des résultats remarquables d'une précision époustouflante - c'est beaucoup moins vrai avec des atomes plus lourds … mais c'est déjà ça).

C'est en cette vision mécaniste de l'univers que le bât blesse.
L'univers n'est pas un assemblage analytique, mais il est un processus holistique.
L'univers n'est pas constitué d'a-tomes "élémentaires", mais il est un continuum moniste.
L'univers ne connaît pas de forces élémentaires, mais il réalise une propension intentionnaliste.
L'univers n'est pas soumis à des lois physiques éternelles, mais il s'organise en se créant des solutions réutilisables, pour répondre aux problèmes liés à son évolution.

L'atomisme de Leucippe, consolidé par l'idéalisme de Platon et le matérialisme (recyclé en hasardisme) d'Epicure, a constitué la colonne vertébrale de toute la science occidentale pendant près de deux millénaires et demi. Ce long règne touche aujourd'hui à sa fin. Il n'y a pas d'a-tomes. Il n'y a aucun modèle parfait préétabli : la Nature se crée en s'improvisant, mais cette improvisation est soumise à une économie très stricte. Il est faux de prétendre qu'il n'y a que de la matière, qu'il n'y a que du hasard.
Depuis sa naissance, ce paradigme mécaniste, exalté par les modernes comme Galilée, Descartes, Newton, Laplace, Comte et tant d'autres, a été combattu par des paradigmes divergents : celui du stoïcisme, celui du plotinisme, celui du pascalisme, celui du romantisme, celui du nietzschéisme, … et celui de l'hermétisme et de l'alchimisme qui nous intéresse ici.

On comprend alors, peut-être, pourquoi il est si important, en nos temps de mutation paradigmatique, de s'intéresser à l'hermétisme et à l'alchimisme pour essayer de comprendre l'autre regard que l'on peut porter sur le Réel tel qu'il nous entoure et nous constitue, afin de mieux le comprendre, de mieux le respecter, de mieux l'aimer.
 
Marc HALEVY, février 2016.